« Il ne faut jamais faire de sieste sous un noyer »
De nombreuses superstitions entourent le noyer, cet arbre que l’on dit parfois maudit, parfois protecteur. On racontait autrefois qu’il ne fallait jamais s’y endormir, sous peine d’être pris de maux étranges ou d’attirer la malchance.
Pourtant, derrière ces croyances se cache un arbre remarquable et d’une richesse exceptionnelle. Le noyer, c’est un véritable trésor aux mille usages : son brou sert depuis des siècles à fabriquer des encres et teindre le bois ; son bois noble fait le bonheur des ébénistes ; ses fruits savoureux subliment la cuisine d’automne ; et même ses feuilles et ses écorces trouvent leur place dans la pharmacopée traditionnelle.
Mais parmi toutes ces merveilles, c’est son pouvoir tinctorial qui m’intéresse ici : la magie de la teinture au brou de noix, cette alchimie végétale capable de transformer la laine en un camaïeu de couleurs incroyables.

La récolte
Chaque saison offre ses possibilités de teintures. Entre septembre et novembre, les noyers laissent tomber leurs fruits, faisant pleuvoir sur le sol un trésor aux multiples potentialités. Ce qui m’intéresse avant tout, ce sont les gangues : ces enveloppes vertes et charnues qui protègent les noix. (même si je ne refuse pas de récupérer quelques noix au passage !).
Dans mon cas, il ne s’agit pas du noyer commun que l’on croise dans les vergers ou les jardins, mais du noyer noir d’Amérique (Juglans nigra), une espèce venue d’outre-Atlantique. Ses fruits ne sont pas comestibles, mais leurs propriétés tinctoriales sont tout aussi remarquables. Lorsqu’on les prépare, ils dégagent une odeur citronnée étonnamment fraîche, presque envoûtante. Un parfum qui accompagne le travail et rend la récolte d’autant plus plaisante. Le noyer noir offre ainsi une matière première d’une grande richesse, parfaite pour explorer toute la profondeur des bruns, des beiges et des noirs.
On peut également réaliser des teintures avec les feuilles de noyer, qui offrent elles aussi une belle gamme de bruns et de jaunes. Cependant, pour ce type de teinture, on privilégie généralement les jeunes feuilles tendres du printemps, récoltées en sève montante : elles sont alors bien plus riches en principes colorants que les feuilles de fin de saison, qui, en sève descendante après la fructification, sont souvent moins concentrées.
Comme cet article se consacre aux teintures automnales, nous allons donc nous focaliser ici sur le brou de noix, matière première la plus adaptée à cette période de l’année et véritable cœur du travail tinctorial du noyer.

La préparation du bain
Tout commence par l’épluchage et l’immersion dans l’eau des gangues fraîches, bien vertes et pas trop âgées et pas trop brunies. C’est un travail de patience, surtout quand on manipule plusieurs kilos ! Je n’ai pas l’habitude d’en mettre, mais pour l’épluchage je n’oublie jamais mes gants : les noix fraîches tâchent durablement, et j’ai déjà mis six mois à retrouver la couleur naturelle de mes ongles !
Dès la mise à l’eau, la teinte du bain vire rapidement au jaune vif tirant sur le vert. Plus la cuve vieillit, plus cette teinte s’assombrit, jusqu’à devenir noirâtre et terne. Ainsi, une cuve jeune donnera des teintes fauves chaudes, tandis qu’une cuve plus âgée offrira des teintes froides et grisées, plus doux mais tout aussi intéressants. J’aime d’ailleurs conserver une cuve en fin de saison, que je laisse vieillir pour mes futurs beiges.
Les proportions
En général, je veille à utiliser un poids de gangues fraîches équivalent à celui de la laine à teindre. Ce rapport équilibré permet d’obtenir des teintes riches et bien saturées dès les premiers bains. Au-delà de cette proportion, le bain commence à s’épuiser naturellement : la concentration en principes colorants diminue, et les couleurs se font alors plus douces et plus claires.
Ces bains d’épuisement ne sont toutefois pas perdus, bien au contraire. Ils offrent une seconde vie à la cuve, idéale pour obtenir des nuances plus légères et subtiles : des marrons clairs, des beiges chauds ou des tons sable légèrement dorés, parfaits pour des effets plus naturels ou des superpositions de teinture. C’est une belle manière d’exploiter la matière jusqu’au bout, sans rien gaspiller.
Le bain et la transformation
Après trois jours de fermentation, je peux commencer les premières teintures. La laine, bien dégraissée (je la lave à l’aide d’un savon neutre, sans additifs ni parfum, comme le savon d’Alep ou le traditionnel savon de Marseille), trempe directement dans la cuve. Je la remue régulièrement pour une couleur homogène, sans taches dues au contact direct avec les gangues.
À la sortie de la cuve (ici une cuve jeune de trois jours de fermentation), la laine présente un vert mousse légèrement doré, une couleur qui n’a rien de définitif. C’est le début d’un phénomène d’oxydation naturelle : l’hydrojuglone contenue dans le bain de brou de noix se transforme en juglone au contact de l’air, et la couleur évoluera ici jusqu’à atteindre un marron noisette profond et stable. Ce type de bain demande de la patience : la laine est immergée plusieurs minutes, heures ou même jours selon l’intensité souhaitée, puis laissée à l’air libre pour que la transformation se fasse pleinement.
Travailler avec ces matières, c’est accepter que la chimie naturelle fasse son œuvre, sans chercher à tout contrôler, mais en observant et en accompagnant le processus. C’est ce qui rend ces teintures, pour ma part, les plus intéressantes.


Les teintures à chaud
Les teintures à chaud sont souvent spectaculaires : les couleurs y sont plus vives et saturées. La aussi, les procédés sont infinis : comme en cuisine, chacun a sa propre recette ! Pour ma part, je fais cuire une première fois mon bain de teinture avec mon brou dedans, que je filtre ensuite. Après refroidissement je fais la cuisson de teinture de ma laine. Ainsi je n’ai pas de résidus de noix partout dans ma laine.
Avec un nuançage au sulfate de fer en fin de cuisson, la couleur est incroyable : un noir profond quasiment sans reflets, on distingue seulement de légers reflets chocolat noir au soleil.
Des nuances infinies
Les procédés de teinture à base de brou de noix frais offrent une grande variété de résultats, aussi bien dans les méthodes que dans les nuances obtenues. Selon que l’on travaille à chaud ou à froid, que l’on laisse le bain reposer quelques heures ou plusieurs jours, les cuves offrent une palette incroyable, allant du beige clair au bronze, du marron chocolat jusqu’au noir profond. Le brou de noix, riche en tanins, permet d’obtenir de belles teintes brunes et sombres, sans même utiliser de mordants au préalable. Cette particularité en fait une ressource idéale pour la teinture naturelle, à la fois simple d’utilisation et respectueuse des fibres en limitant les manipulations et les cuissons.

Une magie saisonnière
Cette année, j’ai choisi de privilégier des teintures simples en un seul bain, afin de constituer un bon stock de bases. Cela m’a permis de travailler efficacement et de profiter pleinement des nuances naturelles offertes par le noyer. L’an prochain, en revanche, j’aimerais explorer plus en profondeur les superpositions de bains et les combinaisons de teintures, pour pousser encore plus loin les expérimentations. J’ai déjà quelques idées en tête : par exemple, associer noix et garance pour créer des tons plus complexes, plus chauds. Ce sera l’occasion d’élargir encore ma palette et de découvrir de nouvelles harmonies.
Ces teintures de saison, et tout particulièrement celles au brou de noix, sont un vrai bonheur. Chaque automne, j’attends ce moment avec impatience : savoir qu’il faut en profiter avant de patienter jusqu’à l’an prochain, c’est un peu mon Noël à moi.

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